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Une amie historienne et écrivain a été inspirée par une période de l'histoire du Mosin-Nagant et nous a fait ce texte. Nous ne résistons pas au plaisir de le partager
 
Je sens la main sûre de Roza, son bas ferme le long de mon corps. Je m’appuie contre son épaule, elle s’arc-boute légèrement. Je la sens solide, je pèse de tout mon poids mais elle tient bon.

Méthodiquement, elle ajuste sa position pour que je sois bien calé. Puis, doucement, elle incline la tête vers moi, sa joue me frôle. Je sens son regard perçant dirigé vers la ligne ennemie. Elle se prépare.

Je suis toujours impressionné par son sang froid et son calme dans ces moments là. Elle respire profondément, calmement, posément. Elle est entièrement tendue vers son but, et je deviens une part d’elle, nous ne formons plus qu’un.

Elle fait abstraction du bruit ambiant, chasse une mèche de cheveux échappée de son calot trop grand. Il lui a été fourni à sa sortie de Podolosk, l’école des tireurs d’élite. Les uniformes fournis aux jeunes femmes à la fin de leur formation sont ceux des hommes, les seuls disponibles. Cela leur donne une drôle de dégaine. Mais Roza et ses amies savent d’une ceinture, d’un revers, s’accommoder de ces inconvénients, et rester, sans le chercher, infiniment belles. Puissantes, mystérieuses, effrayantes, aussi. Des amazones des temps modernes.

Roza, mon Hippolyte, ma reine des amazones , a ajouté une ceinture et bourré ses chaussures de journal. Seul son calot l’agace encore. Elle le cale en arrière, d’une barrette tirée de sa poche de treillis, peu soucieuse du résultat esthétique. Elle reste concentrée et focalisée sur l’efficace. Je la trouve farouchement belle.

Elle repositionne sa joue contre moi. Elle est si douce, pourtant. Elle va tuer, de sang froid. Les femmes aussi tuent. Avec plus de patience, d’application, de détermination qu’un homme parfois. Souvent. À leur courage guerrier grégaire, elles opposent leur farouche courage solitaire. C’est pour ça que la camarade Irina Mazrovna lui a confié la mission, à la meilleure snipeuse.

Depuis septembre 42, elle et moi, on a déjà 77 ennemis abattus à notre actif, dont 8 tireurs d’élite. Roza s’acquitte de chaque mission sans hésitation, sans peur. Elle est une héroïne, elle le sait. Mais elle sert la cause, surtout. Son prénom suffit à faire frémir les hommes d’en face.

Car les Allemands connaissent nos noms et les redoutent.

Tout comme celui de nos camarades, venues de Engels, qu’ils appellent «  sorcières de la nuit  ». Ces pilotes qui les terrifient et les harcèlent sans relâche, enchainant les survols et les largages de bombes, toujours précédées de ce sifflement qui caractérise leurs attaques silencieuses et mortelles ... Chacune est une légende vivante.

Lorsqu’elles rentrent d’une mission, et prennent un peu de repos, dans le dortoir, quelques uns des lits restent faits. Ils matérialisent avec un terrible réalisme l’absence de celles qui n’ont pas rallumé le moteur de leur Polikarpov Po-2 à temps, ou qui se sont fait descendre par les anti-aériens, alors qu’elles luttaient âprement, pour défendre Stalingrad…

L’ennemi connaît aussi, comme une brûlure cuisante sur sa joue, le nom de la camarade Zoya, tombée en martyr. Frêle jeune femme dont les derniers mots furent pour continuer le combat et ne pas nous laisser briser par ces sauvages. Elle aussi, un symbole de toutes ces femmes tombées au combat, résistantes et farouches, qui meurent plutôt que plier sous le joug nazi.

Oui, ces monstres incendiaires et belliqueux redoutent ces femmes. Ma Roza plus que toute autre en ce moment.

Une légère brise, le temps semble suspendu, je sens sa tension, son index qui se crispe lentement. La cible est en mouvement. Elle relâche. Attendre le bon angle. Ne pas prendre le risque de manquer.

Elle se penche sur moi, avec un soupir, hume mon parfum. Une odeur d’huile, de bois aussi. L’odeur âcre de la fumée, du fer et du sang, de mon histoire, tissée de toutes les guerres et de longs combats. Elle me chérit pourtant et me surnomme avec tendresse son «  petit Léon  ». C’est parce que je suis né à Toula, vers 1895, comme Tolstoï.

à la Toulski Oroujeïny Zavod , je suis bien plus âgé qu’elle, pauvrette, avec ses 20 ans. Et pourtant, on ne serait rien l’un sans l’autre.

J’en ai connu d’autres avant elle bien sûr. Des hommes toujours jusque là. Contre les japonais en 1904, avec Vassili. Puis quand notre sainte mère Russie entra en guerre en 1914, j’étais aux cotés de Georgui. Il mourut et je fus capturé par un régiment austro-hongrois.

Les hasards de ma petite histoire croisant les aléas de la Grande, j’ai bourlingué en Finlande et de retour dans ma patrie, j’ai combattu pendant la guerre civile. Je tenais la main de Grigor, agonisant, quand l’armée rouge m’a pris.

Un peu de soins et d’aménagement  , j’optimisais encore ma précision, devenant ainsi l’allié indispensable de cette nouvelle génération de combattants dont était Roza.

Une guerrière née ma Roza, malgré sa blondeur et sa beauté. Le tabou qui veut qu’une femme ne donne pas la mort s’effondrait sous son pas martial. Mais l’opprobre du sang versé s’effaçait devant son courage et sa vaillance.

Ma Roza… Gaie et rieuse, avec ses hautes pommettes de petite devuska, sa taille frêle, sa poitrine robuste. Sa conviction d’être invincible et sa démesure, comme on est à 20 ans. La guerre en plus.

Je savoure ce moment fusionnel, en haut de cet arbre, cette communion amoureuse dans le guet, qui aboutira inévitablement à la mort, d’ici quelques minutes.
http://armurerie-roussel.fr/armes-d-occasions/100850-mosin-nagant-sniperskaia.html

Roza. Ses jambes, véloces et fermes. Celles de la petite fille déterminée qui a 14 ans parcourut 200 kilomètres à pied dans la taïga pour rallier l’école de son choix, contre l’avis de ses parents.

Ma douce Roza, participant au Vsevoboutch, enrôlée volontaire, déjà médaillée trois fois pour ses exploits. Un contraste saisissant de puissance et de délicatesse, d’instinct et d’intelligence. Je suis si fier d’être le prolongement de son bras, sa puissance de feu, son atout, son arme.

J’ai frôlé son sein, du bout de la crosse, mais sa main s’est faite caressante. Elle a toujours l’œil dans la lunette, elle observe, elle attend. Elle a juste un instant baissé la garde. Elle s’accorde rarement de confort. Elle sait exactement comment m’utiliser. Les 5 cartouches sont là. Son œil dans le viseur. La main sur le verrou, prête.

Dans un instant, elle va tirer.

Je sens qu’elle épaule de nouveau, la cible s’est arrêtée. Je distingue une légère grimace à cet instant qui déforme ses traits. La blessure du mois dernier à l’épaule n’est pas cicatrisée. Elle a pris une balle et reçut pour ça la médaille du courage (encore une). Mais la plaie elle, n’est pas encore soignée.

Depuis début décembre, je sens qu’elle en souffre. Mais elle reste en première ligne, avec moi. Elle ne sait pas être autrement, ma belle Roza. Elle a répondu l’autre jour sèchement au commandant qui lui intimait de repartir à l’arrière. «  J’y retournerai après la bataille  ». Je suis si fier d’être son plus fidèle et indispensable compagnon. De quoi me donner le courage d’être à la hauteur de mon rôle.

Elle se reconcentre. En ce mois de janvier 45, la région de Prusse Orientale où nous sommes vit un hiver particulièrement rigoureux. Cet instant suspendu avant le tir semble lui-même gelé en l’air.

Roza est glacée par cette longue attente immobile, mais ne tremble pas. Son index amorce lentement le mouvement sur la gâchette.

Le silence est soudain assourdissant. Comme elle, j’ai fait le vide, je suis totalement concentré sur la cible et je n’entends plus le fracas des combats au loin, les avions de nos amies du 586ème dans le ciel, les chars allemands à nos pieds. Même les oiseaux se sont tus.

Roza ne perçoit plus rien de cet étrange silence des oiseaux. Elle est entièrement tendue vers sa cible. Soudain, la balle fuse, le bruit claque, giflant le silence de plein fouet. Le canon de son Mosin Nagant vibre, je tremble d’une façon inhabituelle  : la détonation est à la fois tellement forte et lointaine. Elle ne vient pas de moi.

Je glisse soudain de la branche et heurte le tronc de l’arbre. Un liquide, chaud comme l’huile dont Roza me graisse avec douceur chaque jour, glisse sur l’acier de mon canon. Mais son odeur est âcre et imprègne mon bois.

Roza m’a laissé tomber, ma soigneuse, ma méticuleuse, mon amoureuse Roza  ? Je gis sur l’herbe, au pied de l’arbre où l’on planquait. A mes côtés, allongée, le visage tourné vers la ligne ennemi, la belle Roza. Ses cheveux blonds sont tous collés de sang frais. Sa main est toujours froide mais immobile, juste à quelques centimètres de ma crosse. C’était donc notre ultime étreinte.


Roza morte, me voilà redevenu le fusil ordinaire que j’étais avant elle. Avec le retour du bruit du monde et du chaos de la guerre, commence mon silence. Les oiseaux chantent-ils  de nouveau ?

Mon voyage reprend alors, fatalement. Je n’ai pu mourir à ses côtés.

Des mains de Hans, le snipeur allemand qui me ramassa ce 28 janvier, je passais ensuite dans celles de combattants, au Vietnam, en Corée, en Afghanistan. Puis dans celles de collectionneur. Mais ces hommes, valeureux ou misérables, quels qu’ils soient ne me donnèrent plus jamais vie.
«  Le Petit Léon  » est mort, je suis un Mosin Nagant, je viens de toula, de la Toulski Oroujeïny Zavod, comme tant d'autres. La caresse de la joue de Roza et le rouge de son sang sont imprégnés dans mon bois et ma culasse, je ne serais le fusil que d’une seule.




Roza Chanina était une combattante russe qui s'illustra comme snipeur à la bataille de vilnius.
Ses parents lui avaient donné le prénom de Rosa Luxembourg.
Elle trouva la mort au combat dans une bataille près du hameau de Richau en 1945 (Prusse orientale)

Découvrez son histoire sur Wikipédia

Le mosin nagant (ou mosine-nagant, en russe) qu'elle utilise est une arme étonnante à plus d'un titre.
D'abord par sa longévité. Inventé en 1891, il ne sera remisé qu'en 1963, soit 72 ans de service d'active. Mais sa munition "trois lignes" (ancienne mesure russe) est toujours employée en raison de ses qualités balistique

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